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Souveraineté de la musique allemande...

12 Novembre 2016

Le style d'écriture, la hauteur de vue et les objectifs esthétiques de la musicologue Hélène Pierrakos, qu'on connut productrice à France Musique, rappelleront à maints auditeurs expérimentés le souvenir des meilleurs passeurs de cette antenne que fut l'irremplaçable Dominique Jameux, et que demeure aujourd'hui encore Stéphane Goldet. Autant dire que ce Voyage en musique allemande, publié par les éditions Fayard, ne sacrifie à aucune facilité musicographique et n'ambitionne aucune espèce de vulgarisation. L'histoire - celle des idées artistiques et politiques - et la sociologie historique y occupent une place de choix et contribuent à éclairer le propos tout en l'illustrant par l'exemple. 

Cette lecture implique toutefois un prérequis : être passionné par la musique germanique dans la mesure où il n'est question de d'elle. S'appuyant sur de nombreux et éloquents exemples, de Heinrich Schütz à Johann Sebastian Bach, de Bernd Alois Zimmermann à Georg Friedrich Haas, l'auteur interroge l'identité allemande de la musique sans en borner les contours. Tel un Wanderer au pays des idées, le lecteur gagnera à se laisser bercer par cette rêverie itinérante, rythmée par quelques thématiques significatives et récurrentes : le pas du pélerin, le folklore rêvé, l'idylle d'azur (qui lui fera faire l'indispensable "voyage d'Italie", dépaysement édénique obligé à quasiment toutes les époques... 

C'est dans le septième chapitre, intitulé "Plénitude et souveraineté", que l'auteur aborde le coeur battant de son sujet, celui de la dimension idéologique de la souveraineté musicale allemande. "Comme si la musique allemande suggérait le plein plutôt que le vide, la densité plutôt que l'insaisissable, l'éloquence plutôt que l'énigme". Jusqu'à Mahler et au premier Schoenberg, l'Allemagne énonce en musique alors que la France, depuis toujours, suggère, par le biais subtil de sa légendaire clarté. A la souveraine - et souvent hégémonique - présence allemande, semble ajouter l'auteur, la France oppose - en tout cas depuis l'aventure napoléonienne - une finesse élitiste et allusive qui n'appartient qu'à elle. Pierrakos ne se livre à aucune étude comparée, mais son propos sous-jacent est évident et parfaitement compréhensible. 

Puis, cette dichotomie trop claire et trop nette se brouille lorsque survient le Schoenberg d'Erwartung, monodrame de 1909 sur un livret élyptique de l'étudiante clinicienne Marie Pappenheim. La concision de l'ouvrage (une trentaine de minutes) l'inscrit en faux par rapport à la dernière en date des traditions lyriques allemandes, celle des longueurs wagnériennes. La densité opaque de l'écriture suggère toutefois l'intensité de l'attente avec le même sens du mystère que Debussy et Maeterlinck dans leur Pelléas et Mélisande quasi-contemporain (1902) mais avec des moyens tellement différents. A propos d'Erwartung, Adorno parlera à bon droit d'un "enregistrement sismique des chocs de la conscience", volant ainsi au secours du compositeur qui disait avoir voulu "représenter à loisir ce qui se peut se produire dans une unique seconde de la plus intense émotion..."

Hélène Pierrakos ne manque pas d'arguments: "Pourquoi parler d'une souveraineté de la musique allemande ? Non, bien sûr, parce que les autres musiques seraient vassales, même si la domination [ou l'hégémonie] a pu être une composante objective de l'histoire musicale germanique, du moins dans le champs instrumental, et pour toute l'Europe, pendant près d'un siècle-et-demi. Mais parce que, bien souvent, ce sont les oeuvres germaniques qui semblent tracer les lignes fortes d'une éloquence souveraine. Comme si l'impératif premier de maintes oeuvres allemandes était la construction d'un édifice architecturé, où les plans, arrêtes, perspectives, peuvent bien sûr se voir subtilement dévoyés, mais où demeure in fine l'impression d'un propos argumenté, inscrit dans un cadre dont les limites peuvent varier, mais qui se laisse toujours saisir..." Encore une fois, comprend-on, les Allemands exposent, argumentent et démontrent preuves à l'appui, là où les latins suggèrent, induisent et spéculent. Démonstration versus spéculation; théorème versus théorie... Où la solidité - et la durabilité - allemande ne va-t-elle pas se nicher ?

Il est vrai que l'écoute successive de deux oeuvres contemporaines aussi différentes dans leur propos que la Huitième symphonie, de Mahler et Daphnis et Chloé, de Ravel - même si ce qui différencie les moyens sonores mis en oeuvre n'est surtout qu'une question d'échelle - démontre à l'envi les différences culturelles, esthétiques et géopolitiques qui séparèrent Allemands et Français depuis 1815 (congrès de Vienne) et jusqu'en 1963 (traité de l'Elysée, enterrant pour toujours cent-cinquante ans d'un différend mortifère). 

"Si la musique germanique suscite, plus qu'une autre, de telles considérations, ajoute l'auteur, serait-ce parce que le monde qui l'a vue naître est aussi la terre natale de très grands philosophes ? Comme si la capacité didactique de la pensée philosophique allemande (qui s'exprime avec force dans les oeuvres de Kant, Hegel ou, plus près de nous, Adorno) mais aussi l'expansion d'une pensée plus ailée qui se découvre chez un Nietzsche, étaient en relation secrète avec le pouvoir de la musique allemande à favoriser également Apollon et Dionysos - la force paisible d'une pensée rythmée, et le libre débordement, la transe, l'ivresse..." Vers quoi tendraient alternativement l'ardeur et la mélancolie qui donnent son titre à l'ouvrage.

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Le livre d'Hélène Pierrakos fait une manière de charnière entre deux expositions thématiques d'où le versant musical n'était pas absent.

En 2014, le Louvre proposait la passionnante et controversée 'De l'Allemagne', qui offrait plusieurs clés de lecture au XIXe siècle allemand. On se souvient qu'une partie de la communauté intellectuelle, des deux côtés du Rhin, s'était émue de voir la totalité du siècle romantique, de Goethe à Murnau, de Kant à Schoenberg, servir de rampe de lancement à la période nazie, vision simplificatrice mais qui ne m'avait pas parue incompatible avec les oeuvres présentées auxquelles, bien évidemment, il est possible , a posteriori, de faire dire ce qu'elles ne disent pas implicitement...

En cet automne gris et saumâtre, c'est le Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme qui offre une intéressante rétrospective thématique consacrée à Schoenberg, peintre de l'âme. En sus des nombreux et captivants "regards" et autres portraits et autoportraits peints et dessinés par le compositeur d'Erwartung entre 1910 et la fin de sa vie, on y verra de nombreux documents photographiques et littéraires permettant d'approcher de mieux comprendre le diable d'homme et de créateur qu'était l'inventeur de la technique sérielle, notamment dans sa relation à la religion juive de ses pères et à la place centrale qu'elle occupe dans sa musique. A signaler  également, deux grands portraits sublimes : Smaragda Berg (soeur d'Alban Berg), peinte en 1906-1907 par Richard Gerstl, ami puis rival conjugal de Schoenberg; Helene Nahowski (épouse du même), peinte en 1910 par Schoenberg.


 

 

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