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Rendez-vous à Saint-Ouen (Rouen)

31 Mai 2016

Abbatiale Saint-Ouen (Rouen) Orgue Cavaillé-Coll (1890)

Abbatiale Saint-Ouen (Rouen) Orgue Cavaillé-Coll (1890)

Les amateurs de l'orgue et de sa musique ont parfois quelques privilèges... Grâce à l'ami Jean-Baptiste Monnot, co-titulaire de cet instrument mythique depuis l'an dernier, il m'a été donné d'entendre et de visiter, abbatiale close, l'opus magnum et ultimum de Cavaillé-Coll. Et comme l'année 1890, qui le vit installer sur la tribune de l'immense vaisseau de Saint-Ouen - dont les dimensions ne le cèdent en (presque) rien à celui de la cathédrale Notre-Dame - est aussi l'année où César Franck composa ses Trois Chorals testamentaires, j'ai eu le privilège d'une exécution brillante et inventive du premier d'entre eux, précédée d'une démonstration exhaustive des jeux solistes et des plus subtils alliages de timbres, ainsi que d'une visite captivante des entrailles de l'instrument.

L'un des phénomènes les plus saisissants auxquels on s'expose à la tribune d'un instrument de cette envergure est assurément la mise en route de la ventilation. La bête, jusque là silencieuse, s'éveille, émet force grincements et claquements à mesure que ses poumons se remplissent d'air. Tout cela résonne sous les voutes jusqu'à ce que sa respiration se stabilise et qu'on la devine prête à bondir de toute la puissance de ses 64 jeux. Comme presque tout ici, le ventilateur électrique de Saint-Ouen est d'origine, m'explique Jean-Baptiste Monnot. Il a donc près d'une centaine d'années. Seul le bloc moteur a pu être remplacé une fois. De part et d'autre de la turbine d'un bon mètre de diamètre, restent les anciennes pédales qui servaient, dans les siècles précédents, à alimenter l'orgue par la force manuelle et pédestre de deux à quatre souffleurs. Encore un de ces petits métiers dont la fée électricité a signé l'arrêt de mort...!

Image de marque... intacte !

Image de marque... intacte !

Pour ce qui est des sonorités de détail, je retiens la douceur claire et veloutée des flûtes 8' et 4' et leur attaque délicate qui rappelle, dans les aigus, celle d'une batterie de flûtes d'orchestre. La chose mérite d'être soulignée, d'autant plus que ces jeux incorporent de nombreux tuyaux datant de l'orgue original construit par Crespin Carlier en 1630 ! Au Positif, la magie irréelle de l'Unda maris vaut ici bien des Voix célestes, en moins kitsch.

Cet instrument de quatre claviers et 64 jeux est connu pour l'ampleur de sa fondamentale et de son assise dans le grave, parfois envahissantes lorsqu'on l'entend depuis la nef, et qui le rend si délicat à enregistrer de façon réaliste. Depuis la tribune, l'effet est nettement plus équilibré, car la main droite de Jean-Baptiste Monnot n'a pas sa pareille pour illuminer la polyphonie la plus touffue au moyen d'un jeu soliste du Récit qui, bien que posté au plus profond de l'énorme buffet, s'élève vers les voûtes pour y rebondir comme un rai de lumière. Dans cet ordre d'idées, le Cor de nuit du Récit est propre à enjamber les accompagnements les plus fournis. On est ici au coeur même de "l'orgue à la Michel-Ange" qu'avait décrit Charles-Marie Widor quand il l'inaugura.

J.-B. Monnot à l'ouvrage

J.-B. Monnot à l'ouvrage

Avec ses vingt jeux, dont six anches et trois 16', le Récit de Saint-Ouen est le plus important jamais conçu par Cavaillé-Coll. Quand on arrive sur la tribune, et que le regard est immédiatement attiré vers le sommet du buffet, on aperçoit, encadré par les bouches énormes de la Bombarde 32', les deux étages de jalousies qui permettent, au moyen de la pédale d'expression, d'ouvrir ou de fermer l'immense boîte qui renferme cette forêt de tuyaux pour créer l'effet de crescendo / decrescendo qui caractérise l'orgue romantique et symphonique, dont Cavaillé-Coll fut le héraut absolu.

Il existe quantités de preuves artistiques ou industrielles du génie humain. La mécanique et la tuyauterie d'un grand orgue sont à mon sens parmi les plus flagrantes. La logique dynamique de l'ensemble illustre l'idée précieuse selon laquelle tout ce qui se conçoit bien s'énonce et se manifeste clairement, le tout étant une question d'échelle. Que cet ensemble parfaitement équilibré fonctionne encore à merveille presque cent-trente ans après son installation, malgré quelques interventions et relevages malheureux au cours du XXe siècle, en est une supplémentaire.

L'état général assez préoccupant de l'abbatiale (plusieurs brèches dans l'édifice font de la nef le refuge de nombreux pigeons...), de même que l'épaisse couche de poussière grasse et poisseuse qui recouvre les parties horizontales du buffet, pourraient faire craindre le pire pour l'extraordinaire mécanique qu'il ne protège qu'à moitié. Il n'en est rien. La délicate machine Barker (du nom de l'organier anglais qui, vers 1840, mit au point ce système d'assistance pneumatique à l'enfoncement des touches du clavier) et toute la traction mécanique de Cavaillé sont dans leur état d'origine. Seules, les minces peaux de mouton qui assurent l'étanchéité des petits soufflets dévolus à l'assistance de chacune des notes, ont été changées. Les frêles vergettes de sapin qui transmettent le mouvement des touches des claviers à chaque sommier sont d'origine, de même que la plupart des petits écrous de bois et de cuir qui les fixent aux équerres de renvoi d'angle. Idem pour les tirants de jeux, dont la course est restée douce et sans heurts, comme sur la plupart des Cavaillé-Coll de la grande époque. Les accouplements et tirasses (accouplement des claviers manuels au clavier de pédales) fonctionnent tous à merveille, mais le nombre de "cuillères" (commandes à pédales), proportionnel à la taille de l'instrument, a de quoi décontenancer bien des organistes non rompus aux mille possibilités des derniers grands Cavaillé-Coll...

Tirants de jeux

Tirants de jeux

La transmission mécanique est vive et précise, jusque pour les anches de 16' et de 32'. Sur la plupart des instruments qui en sont pourvus, les Bombardes de pédale, dont les gigantesques tuyaux nécessitent d'importants volumes d'air sous pression, sont souvent "paresseux à l'allumage". Ceux de Saint-Ouen réagissent au moindre staccato. Ancien assistant de Jean Guillou à Saint-Eustache, Jean-Baptiste Monnot est habitué aux très grands instruments d'Europe ou des Etats-Unis, où il se produit régulièrement. Selon lui, les 32' de Saint-Ouen sont plus vifs et plus prompts que ceux de Saint-Eustache, dont la mécanique n'a pourtant que vingt-cinq ans...

Détail des abrégés du GO, surplombés par les barres de tirage de jeux

Détail des abrégés du GO, surplombés par les barres de tirage de jeux

Entendre un tel instrument depuis la tribune, vibrer physiquement à l'unisson des dizaines de tonnes de bois et de métal qui obéissent à un seul homme, sentir la pression sonore remonter le long de sa moelle épinière, tout cela rappelle les émotions paroxystiques que procure une symphonie de Mahler ou de Chostakovitch entendue à quelques mètres de l'orchestre. Les sommets alpins, quand on les surplombe depuis le plus haut d'entre eux, offrent au contraire un silence qui n'est pas moins prenant. Dans un cas comme dans les autres, le corps entre en une sorte de transe qui le soulève et le rapproche de l'esprit. Sensations irremplaçables...

Que l'ami Jean-Baptiste Monnot, artiste inventif et généreux, en soit chaleureusement remercié.

Vertige de pierre, de bois, et de plomb fait or... Prométhée au défi de Paracelse !

Vertige de pierre, de bois, et de plomb fait or... Prométhée au défi de Paracelse !

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pascal CHEDEVILLE 20/06/2016 15:21

Bonjour, j'aime beaucoup ce que vous faite à très bientôt
Pascal
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avionnormandie@gmail.com