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Schubert et ses symphonies, VI

9 Janvier 2016

Schubert et ses symphonies, VI

Sixième et dernière livraison de la série consacrée aux symphonies de Schubert, avec quatre tentatives inachevées, D.615, 708a, 729, 936a

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On oublie trop volontiers que certains piliers du répertoire ont comme caractéristique primordiale d’avoir été - quand ils ne le sont pas resté - des oeuvres inachevées. On ne discutera pas ici de la pertinence de certains “zélateurs de la finitude”, mais on ne peut nier que les travaux ayant permis de donner à des ouvrages tels que le Requiem, la 10e Symphonie,Turandot, Doktor Faust ou Lulu les fins qu’on leur connaît, reposent sur une part variable de spéculation par rapport à ce qu’avaient imaginé Mozart, Mahler, Puccini, Busoni et Berg le cas échéant - pour ne citer que cinq compositeurs parmi ceux que le sort a fauchés en plein vol. Respectivement toujours, Xavier Süssmaÿr, Derick Cooke, Franco Alfano, Philipp Jarnach et Friedrich Cehra, qui se chargèrent, en leurs temps, d’achever ou de reconstituer ces oeuvres, surent avec plus ou moins de fidélité les replacer dans la perspective d’un catalogue et de l’aboutissement d’un style.

Les cas des “deux dixièmes”, celle de Mahler et celle de Schubert, qui suscitèrent plusieurs tentatives, se rejoignent en ce que le travail portait sur l’oeuvre entière, et donc sur la succession des mouvements. Il est arrivé que l’événement même de leur redécouverte fasse perdre de vue le rôle qu’elles eurent à jouer dans les tout derniers temps des deux vies qui prirent fin avant elles. Il est donc nécessaire de resituer la Dixième dans l’extraordinaire moisson de chefs d’oeuvres que nous laisse le dernier Schubert, entre la mort de Beethoven en mars 1827 et sa propre disparition en novembre 1828.

Avant cela, nous aurons consacré quelques paragraphes à trois tentatives antérieures qui précédèrent immédiatement la symphonie "Inachevée".

2 Fragments en majeur, D.615 (mai 1818)

Après la dernière guerre, Otto Erich Deutsch - auteur du premier catalogue raisonné de l’oeuvre de Schubert - retrouva à la Bibliothèque Nationale Autrichienne un ensemble de neuf mouvements symphoniques en particelle que la tonalité générale de majeur fit attribuer à une époque commune, jusqu’à ce que des chercheurs établissent en fait que les deux premiers, D.615, dataient de 1818 (quelques semaines après l’achèvement de la 6e Symphonie). A propos de ces fragments, le chef d’orchestre et musicologue allemand Peter Gülke écrit : « [Schubert] formule, dans l’introduction au fragment D.615 (…) une évasion presque violente du cycle régulier qu’il avait respecté jusque alors. Dans cette musique, il a abandonné toute rigueur classique. Dans le sillage naturel de Beethoven, Schubert la maintient artistiquement dans un élan de progression continue, évitant soigneusement tout accentuation de nature à en freiner la progression, et en focalisant toute son attention sur le point de départ de l’Allegro. Jamais, dans toute sa production symphonique, il n’a été si moderne. »

Gülke fait certainement référence à la rapidité avec laquelle Schubert s’évade du majeur si impérieux de l’introduction [Adagio – Allegro moderato] pour gagner le ton éloigné de la bémol. Il s’ensuit une exposition de caractère plutôt lyrique, avec deux thèmes mélodiques habilement dessinés, qui ne semble pas justifier, a posteriori, un portique introductif d’aussi vastes proportions, sinon pour signifier qu’il ne se sentait pas encore, à vingt ans, les épaules assez larges pour en tenir toutes les promesses. Le conflit récurrent entre l’ambition affichée et les résultats tangibles (en particulier, mais pas seulement, dans le domaine orchestral) allait devenir une des pierres de touche de la production schubertienne. Peter Gülke, encore : « L’esquisse D.615 marque l’entrée dans la phase critique des œuvres fragmentaires dont la finalisation a buté sur la conception globale, mais qui, pourtant, sont porteurs d’une recherche de perfection gratifiante. » L’Allegro démarre sur un thème pastoral [hautbois puis cors dans l’orchestration convaincante de Brian Newbould]. Le morceau s’interrompt à la fin de l’exposition du second thème, hérité de l’introduction lente.

Figurant sur le même feuillet que le précédent, le second fragment D.615 [Allegretto], originellement dépourvu d’indication de tempo, a longtemps été pris pour un mouvement lent, alors que les contours thématiques laissent entendre qu’il s’agit certainement d’un finale. La « grâce féline » du premier motif, encore marqué par le Finale de la « Petite » 6e Symphonie, s’efface devant une conception presque chorégraphique (on pense au ballet Rosamunde). Le morceau a été délaissé en pleine reprise du premier thème. Les deux fragments D.615 ont fait l’objet de reconstitutions et d’orchestrations par Peter Gülke et Brian Newbould.

[À mon grand regret, je n'ai pu trouver d'enregistrement des Fragments D.615 en accès libre.]

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4 Fragments [Symphonie] en majeur, D.708a (1820-1821)

Est-ce de la Deuxième symphonie de son modèle Beethoven que Schubert retenait le confort de l’écriture orchestrale en majeur ? Six de ses treize tentatives symphoniques ont recours à cette tonalité avenante et solaire, mais les apparences sont peut-être trompeuses car quatre d’entre elles ont avorté... Les quatre fragments D.708a, remontent à l’hiver 1821, soit l’année précédant la composition de la Symphonie “Inachevée”. Ici, ce sont bien les quatre volets d’une symphonie qui sont esquissés à tour de rôle, et même quasiment terminés pour le mouvement lent. Comme dans le cas des Fragments D.615, Schubert prend le large dés les premières mesures de l’[Allegro vivace] introductif – dépourvu, cette fois, d’introduction lente - pour se retrouver en la bémol majeur, confirmant ainsi un goût prononcé et récurrent pour les excursions tonales éloignées. Est-ce là, comme on l’a dit, le seul exemple d’exposition symphonique post-classique présentant un second motif dans une tonalité distante d’un triton (quarte augmentée) de la tonalité-mère du morceau ? Toujours est-il que la désinence mélodique inspire à Schubert un brusque retour au ton de départ, comme pour s’attarder sur son exposition plus que de coutume et poser sa plume tout aussi brusquement à la fin de celle-ci. Interprétée avec panache (comme dans l’enregistrement réalisé en 1997 par Sir Charles Mackerras sur la base de l’édition Newbould / Hyperion) la chose pourrait tout aussi bien passer pour une ouverture d’opéra.

Pour le mouvement lent [Andante con moto] Schubert semble avoir emprunté un thème populaire gracieux et inspiré. Il a également pris soin de noter, avant de s’interrompre vers ce qui apparaît une nouvelle fois comme la fin de l’exposition, un habile entrelac contrapuntique qui n’est qu’une raison supplémentaire de regretter que ce mouvement n’ait pas connu un destin plus favorable.

Le Scherzo [Allegro vivace] évoque immédiatement le début du Scherzo de la symphonie dite « La grande », qui semble en avoir recyclé au moins l’incipit en 1825-1826, tout en abandonnant l’idée de fugato du fragment original. Après cette énergie impeccablement canalisée par des syncopes liées et des hémioles habiles, le trio fait plutôt pâle figure, en particulier du fait d’un faible intérêt harmonique. Brian Newbould a déduit la reprise de l’exposition, et conçu une coda plus que crédible.

Le [Presto] qui aurait tenu lieu de finale est un mouvement perpétuel, presque une tarentelle, fidèle au climat divertissant de la Sixième symphonie et annonçant plus d’une féérie mendelssohnienne. Le manuscrit - seule spécification instrumentale indiquée - en confie expressément le thème principal à la flûte solo. Comme dans le cas du second fragment D.615, Schubert a posé son crayon avant la reprise du thème principal. Parmi les raisons invoquées par Newbould pour expliquer l’abandon de ces fragments, celle ayant trait aux limites tonales de certains instruments du début du XIXe siècle (cors et trompettes naturels, en particulier) semble intéressante, notamment dans le cas d’un mouvement recourant aux tons éloignés de la bémol et d’ut dièse, inaccessibles à ces instruments naturels, qu’il aurait donc été difficile d’adjoindre au tutti. Il se peut tout aussi bien que ces essais n’aient constitué a posteriori qu’une étape vite dépassée – et donc négligeable - dans le si rapide développement et l’intarissable soif d’expériences nouvelles que ressentait Schubert.

Pour entendre les Fragments D.708a, c'est ici...

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4 mouvements semi-orchestrés [7e Symphonie en mi majeur], D.729 (1821)

Au cours du mois d’août 1821, Schubert jetait sur le papier quatre mouvements destinés à l’orchestre, totalisant quelque 1 350 mesures, dont seule l’introduction lente et cent-dix mesures du mouvement liminaire devaient faire l’objet d’une orchestration. Le reste du projet, à l’instar des fragments présentés précédemment, n’existe que sous la forme d’une particelle comprenant ligne mélodique et partie de basse (souvent lacunaire), quelques indications harmoniques et de rares précisions quant à une hypothétique orchestration. On a longtemps cru tenir là la fameuse (et jusqu’alors chimérique) symphonie dite de « Gmunden-Gastein », composée en 1825-1826 au cours d’une longue randonnée au détour de ces villes d’eau, mais des recherches plus récentes et approfondies révélèrent qu’il fallait plutôt, pour élucider ce mystère-là, regarder du côté de la « Grande ».

La formation envisagée pour cette Septième aurait été la plus importante de tout l’œuvre orchestral schubertien puisqu’elle fait appel, à la fois, aux quatre cors de la symphonie « Tragique » (n°4) de 1816 et aux trois trombones de l’ « Inachevée » (n°7 ou 8 selon classifications) et de la « Grande » (n°8 ou 9 selon classifications) qui ne requièrent en revanche que deux cors.

C’est bien l’opéra Alfonso und Estrella, D.732, dont la composition commença au début de 1822, qui semble avoir motivé l’abandon de cette symphonie, sans qu’on puisse dire si Schubert avait envisagé d’y revenir après coup. Complète au plan de la structure, la partition manuscrite de cette « pseudo-septième » fut offerte à Mendelssohn par Ferdinand, le frère de Schubert. Acquise ensuite par Sir George Grove, elle fut léguée par ce dernier au Royal College of Music de Londres, qui la conserve toujours. Elle a fait l’objet de trois tentatives d’orchestration. Une première fois par le compositeur et musicologue John Francis Barnett, dans le sillage de son arrivée dans le patrimoine britannique à la fin du XIXe siècle. En 1934, le compositeur et chef d’orchestre autrichien Felix Weingartner (1863-1942) conçut « sa » version, qui ferait autorité jusqu’à l’arrivée, en 1978, de celle de Brian Newbould, l’un des meilleurs spécialistes des relations complexes de Schubert à l’orchestre. Dans cette parure, l’œuvre révèle son caractère transitoire, entre les échos de l’avenante Sixième symphonie et l’annonce de la grave Neuvième.

Avec son cortège de pizzicati et ses sonorités voilées de clarinettes et de bassons, l’introduction Adagio (mi mineur, 2/2) n'est pas sans évoquer certaine Musique funèbre maçonnique, de Mozart. L’Allegro proprement dit (mi majeur, 4/4) repose sur une mélodie avenante et lumineuse, assez fortement marqué par le goût italien, « à la Rossini », de certains passages de la Sixième symphonie. Second thème en sol majeur, ton relatif, à la clarinette. Le développement s’attaque aux deux thèmes à tour de rôle.

L’Andante (la majeur, 6/8) oppose ensuite un déroulement infiniment plus posé, tout en continuité, au détour des différentes sections de l’orchestre qui se transmettent le thème en un relai subtil, et des modulations bien amenées. En dépit des beautés de l’écriture en quatuor du début, le résultat reste toutefois conventionnel au regard de ce fera Schubert quelques mois plus tard. Comme souvent dans ces esquisses incomplètes, l’orchestration Newbould donne une bien meilleure impression de ce que Schubert avait en tête.

Le troisième mouvement est, classiquement, un Scherzo Allegro (ut majeur, ¾ ) solide et roboratif, avec Trio en la majeur plus léger, aux allures de Ländler un rien rustique.

Le Finale, Allegro giusto [Allegro vivace chez Weingartner] (mi majeur, 2/4) reprend à son compte l’italianité souriante de l’Allegro liminaire, mais tend à remplacer les forts contrastes dynamiques de ce dernier par des crescendi plus progressifs. Après divers rappels de l’Andante au cours du développement, la coda, accélérée chez Newbould, fait resplendir un mi majeur un brin martial.

Pour entendre les quatre mouvements D.729, c'est ici...

Caspar David Friedrich, Les âges de la vie

Caspar David Friedrich, Les âges de la vie

3 fragments [10e symphonie en majeur], D.936a (sept.-nov.1828)

Bien que relativement absente des conversations de Schubert et de ses amis lors de leurs nombreuses réunions dans les cafés de Vienne et des environs, la silhouette tutélaire de Beethoven n’en monopolise pas moins l’esprit de Schubert qui lui voue un culte indéfectible au long des dix-neuf mois qu’il lui reste à vivre, dans le manque d’argent et l’extrême difficulté d’être et de s’affirmer. Un voyage à Graz en septembre 1827 lui est comme un bain de jouvence et de santé, qui ne rend que plus pesant le retour à Vienne où l’héberge son ami Schober, et où naît une grande partie du Winterreise, ce voyage ininterrompu jusqu’à la mort, ce pas incessant du Wanderer qui jamais ne doit s’arrêter de crainte de ne pouvoir repartir. D’autres oeuvres voient le jour, dont l’ambition symphonique contraste avec les moyens mis en oeuvre: les deux Trios avec piano D.898 et 929 , la Fantaisie en ut pour violon et piano D.934, la Fantaisie pour piano à quatre mains D.940 dédiée à Caroline Eszterhàzy, son ultime égérie, le second cahier d’Impromptus D.935 qui confirme un attrait génial pour les formes plus libres, avant qu’un désir de transcendance ne le ramène à des structures éprouvées et contraignantes, par le biais d’une remise en question d’ordre technique auprès du théoricien Simon Sechter, futur maître de Bruckner.

C’est dans un climat de privations élémentaires et d’absolue détresse morale et physique que naissent les aventureux Klavierstücke D.946 en mai, la Messe en mi bémol, D.950, en juin, les Lieder du futur cycle Schwanengesang pendant l’été, le Quintette en ut, D.956, et les trois dernières sonates pour piano en septembre 1828, alors que Schubert loge désormais chez son frère Ferdinand dans un faubourg glauque, et que le cercle de ses amis se délite au fur et à mesure des mariages et engagements de ceux qui parviennent à l’insertion professionnelle tant convoitée. C’est ensuite la descente ininterrompue des derniers jours: le 4 novembre, cours avec Sechter; le 10, il s’alite et ne se rend pas au second cours, prévu le 11; le 14, des amis jouent pour lui les dernières notes de musique qu’il entendra jamais, celles, insondables, du Quatorzième Quatuor Op.131 de Beethoven. Enfin, c’est le noir du délire et de l’inconscience, jusqu’à la délivrance du 19, vers les trois heures du soir...

Il est certain que la disparition de Beethoven lui a ouvert une sorte de créneau, tant auprès des éditeurs - Artaria à Vienne, Schott à Mayence, Probst à Leipzig qui acceptent quelques quatuors, trios et surtout pièces à quatre mains dont certaines ont valeur de manifeste expérimental sur le plan de l’harmonie - que pour le devenir de son aventure musicale : le domaine de la symphonie, où il n’a rien produit depuis la "Grande", en ut, de 1825-1826, s’émancipe, désormais, de la tutelle ombrageuse de l’aîné. Pour autant, aucune des huit oeuvres achevées ne fut jouée - et encore moins éditée - de son vivant.

Schubert entama son dernier essai symphonique au cours des mois d’octobre et novembre 1828, ce qui en fait une des ses toutes dernières œuvres. La maladie qui le minait depuis des années devait l’emporter le 19 novembre. Il n’en a laissé, comme pour les autres œuvres inachevées, que trois mouvements sous la forme d’esquisses pour piano partiellement harmonisées. Les indications instrumentales de ce manuscrit laissent prévoir une formation de l’envergure de celle requise par l’ "Inachevée" et la "Grande", avec les bois par paires, deux cors et trois trombones. Ces esquisses ont été définitivement attribués dans les années 1970 avant de connaître plusieurs tentatives d’achèvement et d’orchestration. Les plus abouties sont celles de Pierre Bartholomée, Peter Gülke et Brian Newbould. Toutes trois ont fait l’objet d’enregistrements.

L’ami Bauernfeld avait jugé que ces esquisses étaient parvenues à un stade suffisant d’achèvement pour les intégrer à une liste d’oeuvres “peu connues laissées par Schubert à sa mort”, sous le titre générique de Letzte Symphonie [Dernière symphonie] dans un recensement établi pour le périodique Wiener Zeitschrifft für Kunst, Literatur und Mode, en date du 13 juin 1829. Bauernfeld ne précise pas si Schubert s’était ou non prononcé sur ce travail. Il y avait là un mouvement lent complet avec indications d’instrumentation et deux mouvements vifs, “aisément achevables” aux dires des spécialistes.

Le musicologue et chef d’orchestre est-allemand Peter Gülke en réalisa vers 1978 une simple orchestration sans chercher à les compléter ou à en modifier l’ordonnancement, sous le titre de Fragments symphoniques; on lui reprocha néanmoins des options orchestrales trop brahmsiennes, en décalage avec le style d’écriture de Schubert.

En 1980, Brian Newbould, a tenu à reconstituer une Dixième autonome. Il le fit au prix d’un minimum de spéculation puisque, selon lui, les second et troisième mouvements sont achevés, le premier manquant simplement de la reprise. C’est sur la base de ce travail que se fonde la présentation qui suit. Selon le musicologue britannique, l’analyse physique des manuscrit permettrait de préciser la datation entre l’été et l’automne 1828, ce qui tend à invalider la numéro D.936 attribué dans le catalogue d’Otto Erich Deutsch, qui se veut strictement chronologique. Un numéro tel que D.985c, en phase avec les tout derniers jours de la vie de Schubert, serait, selon lui, plus proche de la vérité temporelle…

L’Allegro maestoso liminaire [ majeur, C], de forme sonate, posa le plus de problèmes: un unisson de quinze mesures expose le thème principal au ralenti (procédé fort peu schubertien mais dont la Sérénade “Haffner” de Mozart est un précédent connu). Ce thème rappelle celui de la Sonate “Reliquie” D.840 autant qu’il annonce - en mineur - le motif d’entrée de la Symphonie “00” en fa majeur de Bruckner, postérieure de trente-cinq ans. Ce mouvement rompt encore une fois avec la tradition par l’incursion, au début du développement, d’une sombre section Andante, en forme de choral de trombones, très brucknérien d'allure, sorte de variation funèbre du second thème, dévolu aux violoncelles. L’originalité du procédé tient à ce que Schubert n’avait jamais auparavant pratiqué de changements de tempi au sein d’un même mouvement de forme sonate sauf, en 1825, pour la Coda (Piú moto) du premier mouvement de la "Grande". Le tempo devient Andante pour le développement, dans le ton de si bémol mineur. Comme souvent dans ses manuscrits symphoniques, Schubert se dispense d’écrire la reprise, laquelle se borne généralement à une simple transposition de l’exposition. A la fin de cette section, dûment rajoutée par ses soins, Newbould prévoit une modulation vers la dominante qui permet d’enchaîner les brèves cellules descendantes marquées Presto, qui font office de coda en rappelant le motif introductif.

Suit un Andante [si mineur, 3/8] extrêmement désolé, au contrepoint particulièrement épuré. Dans le manuscrit, le feuillet du Scherzo est précédé de quelques mesures rajoutées d’un sublime chant de consolation en fa# majeur, marqué “Zum Andante” (pour l’Andante) qui n’est pas sans évoquer le grand Quintette en ut majeur, D.956, et que Newbould a tout naturellement glissé à l’endroit indiqué par un signe d’insertion du compositeur. On s’est plu à compter ce passage au nombre des toutes dernières idées musicales conçues par Schubert. Newbould juge logique au plan de la forme de le faire reprendre juste avant la coda que Schubert avait primitivement biffée pour lui faire place. Ce passage contribue certainement à faire du mouvement lent dans son ensemble une sorte de pendant symphonique au statique “Leiermann” qui fige le Winterreise et toute perspective dans le néant ultime. D’autres commentateurs y ont également entendu une préfiguration des Kindertotenlieder, de Mahler. Le ton de si mineur nous ramène aussi, immanquablement, à la désolation profonde du premier mouvement de l’ « Inachevée », de 1822 : omniprésence de la mort, elle-même porteuse d’harmonie…

Le dernier mouvement porte le titre de Scherzo-Allegro moderato [ majeur, 2/4] (avec Trio varié confié aux vents), mais il est probable, estime Newbould, que c’est en constatant l’allure de Finale que prenait malgré lui son Scherzo que Schubert aurait opté pour un plan symphonique en trois mouvements, avec Scherzo-rondo à valeur de Finale, dans la résonance de la Sonate pour piano en sol Op.14/2 (1799) de Beethoven, que clôt un Scherzo-Allegro assai. Il est vrai qu'on trouve dans ce morceau tout l’appareil polyphonique d’un mouvement conclusif : canon, fugato, augmentations et contrepoint terminal bi-thématique. Sans équivalent dans la production antérieure de Schubert, ce mouvement visionnaire donne peut-être à entendre une préfiguration des “harmonies et des rythmes totalement nouveaux” qu’il promettait à ses amis sur son lit de mort...

Le chef d’orchestre belge Pierre Bartholomée propose pour sa part d’intercaler entre les second et troisième mouvements le Scherzo-Allegro vivace de 1821, emprunté aux Fragments D.708a (cf. infra), qui figurent dans la même liasse de manuscrits, ce qui donne une Dixième en quatre mouvements... Mais le recours implicite à des cors et trompettes chromatiques, seuls capables de prendre en charges certains intervalles mélodiques dans les tons éloignés, rend son travail quelque peu anachronique.

Signalons également qu’en 1990, le compositeur italien Luciano Berio fit des esquisses de la 10e Symphonie l’ossature d'une oeuvre intitulée Rendering [restitution] dans laquelle les vides laissés par Schubert sont remplis au moyen de citations empruntées au reste de l’œuvre.

A des années-lumière de telles conjectures, il convient de se souvenir des fantastiques aventures harmoniques que Schubert avait échafaudées dans ses dernières oeuvres - qu’on réécoute, entre autres, le “Lebensstürme” D.947 pour piano à quatre mains, l’Andante de la Sonate en si bémol D.960, le premier mouvement du Quatuor en sol D.887, les deux premiers Klavierstücke D.946... Il est certain qu'une unique leçon avec Simon Sechter ne pouvait évidemment suffire à libérer ce que son âme renfermait de génie visionnaire, et dont la Dixième Symphonie offre par endroits un singulier avant-goût.

Les toutes dernières notes de musique qu’il nous laisse forment un simple Exercice de Fugue à deux voix (D.965b), troublant retour aux sources. En marge du manuscrit, des annotations de Sechter permettent de dater cet ultime travail du 4 novembre 1828, deux semaines avant sa mort.

Schubert, en quelque sorte, serait mort à l’heure de sa seconde naissance. A quoi serait-il arrivé s’il avait vécu jusque vers 1870, à l’âge raisonnable de soixante-treize ans ? Une dernière question pour toute réponse: Bruckner, en ce cas, aurait-il été Bruckner ?

Pour entendre la 10e Symphonie dans l'orchestration Newbould, c'est ici...

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Catalogue chronologique de l’œuvre symphonique de Schubert :

- Fragments en majeur, D.2b (D.997 ; 1811) [fragment de 40 mesures orchestrées]

- Symphonie n°1 en majeur, D.82 (1813)

- Symphonie n°2 en si bémol majeur, D.125 (1814-1815)

- Symphonie n°3 en majeur, D.200 (1815)

- Symphonie n°4 en ut mineur, « Tragique », D.417 (1816)

- Symphonie n°5 en si bémol majeur, D.485 (1816)

- Symphonie n°6 en ut majeur, « La petite », D.589 (1817-1818)

- Fragments en majeur, D.615 (1818) [2 fragments en particelle piano]

- Symphonie en majeur, D.708a (1820-1821) [4 mouvements en particelle piano,]

- Symphonie n°7 en mi majeur, D.729 (1821) [4 fragments orchestrés]

- Symphonie n°8 en si mineur, « Inachevée », D.759 (1822),

- Symphonie n°9 en ut majeur, « La grande », D.944 (1825-1826), ou symphonie dite de « Gmunden-Gastein », D.849

- Symphonie n°10 en majeur, D.936a (automne 1828) [3 mouvements en particelle piano]

=> Sur 13 tentatives, 6 en majeur (dont 4 avortées), 2 en ut majeur, 2 en sib majeur...

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