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Die Zauberharfe

24 Décembre 2015

Die Zauberharfe

Les sonorités lointaines de Laura Perrudin

Il arrive que la scène française des musiques dites actuelles réserve de formidables surprises en laissant émerger des personnalités artistiques authentiques, dont le travail se situe à mille lieues de la fausse nouveauté – voire de la démagogie – qui la caractérise parfois. Laura Perrudin, musicienne bretonne et du monde entier, compositrice, harpiste et chanteuse est de celles-là.

Un quart de siècle au compteur, presque tout entier passé dans les échos du jazz familialement pratiqué, une formation classique en classe de harpe au conservatoire de sa Rennes natale, et voilà l’une des personnalités les plus singulières et les plus attachantes qu’ont ait vu s’épanouir ces dernières années.

Laura Perrudin s’est produite le 12 décembre à l’auditorium de l’ENM de Mantes-la-Jolie dans le cadre d’un week-end consacré aux passerelles entre musiques classiques et populaires, thématique aisément fourre-tout que j’avais tenté, la veille, mais devant un auditoire passablement clairsemé, de baliser au moyen d’une conférence introductive. (Cf. billet du 9 décembre). Le CD (sagement intitulé ‘impressions’) remis par l’intéressée à l'issue de mon intervention, fut une première surprise, mais pas encore l’éblouissement qu’allait apporter le live.

Laura Perrudin entre seule sur une scène encombrée de câbles et d’appareillages divers, s’approche doucement de la harpe chromatique qui, sur son pied, trône au centre de celle-ci et sera jouée debout. Le bois blond de l’instrument tranche avec le noir qui monopolise la scène sans partage. Elle annonce le déroulement de la soirée : seule, d’abord, avec l’instrument conçu pour elle par le luthier Philippe Volant, puis accompagnée par deux complices au violon et à la guitare électrique.

En guise de préambule, la dame commence à rosser l’instrument de petits coups de poing sur le côté du cadre. De la pointe du pied droit, elle actionne une des nombreuses commandes posées au sol devant elle. Aussitôt, la résonance des coups de poing, samplés et mis en boucle par la machine, imposent une imparable rythmique de « beats » infrasoniques. Strate par strate, les couches rythmiques et harmoniques samplées s’empilent les unes sur les autres en une véritable orchestration de sons, frottés au moyen d’une mailloche de bois soit directement sur les cordes, soit percutés sur le cadre de l’instrument. C’est un univers sonore d’une surprenante richesse, et parfois d’une grande complexité, qui se déploie peu à peu. Laura m’avait expliqué, la veille, que Björk, dont j’avais tenté d’expliciter la démarche en conclusion de mon intervention, était sa « tata musicale ». Je commence à comprendre… Grâce aux multiples équipements auxquels il est relié, Laura tire de son instrument une variété incroyable de textures (accords privés d’attaque, rapprochés par la machine de ceux d’un orgue), et d’effets rythmiques. Elle oeuvre entre textures et atmosphères…

Sur cette ossature, la voici qui ajoute en temps réel la « chair » de l’accompagnement sur lequel elle va déployer, d’une voix légère, sensible et discrète, la matière des poètes anglophones qui lui sont chers - Yeats, Joyce, Poe, Shakespeare – en un fil de références et d’images - souvent aquatiques lorsque la rythmique s’estompe - qui font de la soirée une manière d’hommage à la culture celte et irlandaise. A Bretonne, Bretonne et demi !

Sa musique déborde d’échos classiques. Dans Flood, sur un texte de Joyce, les cadences du cinquième degré occasionnent un fort sentiment harmonique, basé sur une impression de rotation, ce qui ne va pas sans une répétitivité de bon aloi. Ni trop pour ne pas lasser, ni trop peu pour ne pas égarer. Sur le "groove" de Song of the wandering Aengus (texte de Yeats), un écheveau complexe de broderies chromatiques prodigue un entêtement plutôt avant-gardiste voire franchement toxique. Re-Joyce avec le superbe The twilight turns, dont les carrures cadentielles, urbaines et musclées, et les boucles vocales superposées en accords, imposent une forte ambivalence tonale, suspendue à mi-course par une manière d'épiphanie qui agit comme un baume. Quant aux échos choraux qui parcourent le Sonnet VII d'après Shakespeare, ils sont tout droit sortis de l'album "Medulla", l'un des opus les plus audacieux de Björk. Seul texte français de l'album, emprunté à l'élégant Jean Moréas (1856-1910), De ce tardif avril répand un certain archaïsme modal avant un volet central tout de fixité harmonique et rythmique, dont la progressivité des nuances semble le seul contrepoint possible à la morbidezza des vers symbolistes teintés d'éternité :

"De ce tardif avril, rameaux, verte lumière / Lorsque vous frissonnez / Je songe aux amoureux, je songe à la poussière / Des morts abandonnés.

Arbres de la cité, depuis combien d'années / Nous nous parlons tout bas ! / Depuis combien d'hiver vos dépouilles fanées / Se plaignent sous mes pas!"

La seconde partie de la soirée, avec violon amplifié et guitare, n’est pas de la même eau : le message de Laura Perrudin, si riche et profondément personnel, s’accommode moins heureusement du trio et du passage tacite d'un certain nombre de paramètres sonores et formels du côté de l'improvisation, bien que la chose ait supposé - comme la musicienne l'annonce elle-même - un véritable "changement de logiciel" de sa part. Le violon égare parfois son vibrato relâché entre des références insaisissables, que le guitariste tente de saisir au vol et de prolonger. L’accord fortement dissonant qui referme la soirée – une tentative de bruit blanc ? - voudrait-il se fondre dans le tout qui ne tend plus qu'au silence ?

Il n'en demeure pas moins que la richesse de l’univers créé par Laura Perrudin, en opposition avec la sobriété de sa mise - tunique noire, cheveux ramenés, très léger maquillage - dit l’authenticité de l’artiste véritable, sûre d’elle même et de ce qui compte dans son offrande. Une chose est certaine la concernant : ce n'est qu'un début.

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