Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
musique-etc.over-blog.com

Gravures inaperçues...

15 Septembre 2014

Au cours des derniers mois, plusieurs disques m'ont été envoyés par leurs interprètes, qui sont aussi, pour la plupart, des collègues et des amis. Par l'originalité de leur propos et leur engagement artistique, trois d'entre eux, passés relativement inaperçus de la critique spécialisée pour diverses raisons, m'ont paru devoir être retenus. On ne saurait trouver deux composteurs plus diamétralement opposés que Franz Liszt et André Danican Philidor: c'est pourtant d'eux qu'il s'agit.

-------------------------------------------------------------------------------------------

Gravures inaperçues...

En 2012, l'on m'a envoyé d'Allemagne un disque vers lequel je ne me serais pas précipité a priori s'il n'avait tenu qu'à moi. Intitulé "Insights" - l'aperçu anglais, avec une nuance d'individualité et de profondeur en plus - l'objet offre le portrait inspiré d'un jeune pianiste hambourgeois Alexander Krichel, né en 1989. Une jeune pousse comme celles que les labels discographiques tentent de nous refiler à longueur de saisons. Une de plus, me disais-je...

Le CD a d'abord patienté sous une pile pendant quelques mois, avant d'échouer dans le lecteur presque par devoir, avec une pression lasse sur le numéro d'une des pistes les plus brèves. Le halo harmonique de Gondoliera (Venezia e Napoli) s'est doucement élevé des enceintes, magnifié par une prise de son à la fois précise et idéalement nébuleuse, faisant de chaque arpège un monde en soi. Touché princier, phrasés seigneuriaux, pédale discrètement orchestrale. Mais, aussi, absence de sophistication, occasionnant une forme de proximité, sinon d'immédiateté. Le silence, extraordinairement habité, souvent nimbé d'une lointaine résonance, relève ici de la pure magie. Je n'étais pas au bout de mes surprises. Les trois Sonnets de Pétrarque (n°47, 104, 123) étaient de la même eau, me ramenant eux aussi vers une arcadie de pur fantasme : les ruines du temple de Junon surplombant la mer, sous le couchant d'Agrigente et le pinceau nostalgique de Caspar David Friedrich. L'appel du paradis perdu dans l'histoire et les mythes de l'Occident...

Les résonances amorties de la Deuxième balade me paraissaient presque plus riches, plus complexes, plus rayonnantes, plus évocatrices, s'il est possible, que celles, chéries entre toutes, de Jorge Bolet et de Claudio Arrau. Eux seuls ont su proférer la fameuse devise harmonique de cette pièce, et son arpège terminal, avec plus d'intemporelle délicatesse, et cette opacité feutrée. Les rafales d'arpèges qui sous-tendent la partie centrale ont le poids et la densité du bronze, mais sans une once de dureté. Alexander Krichel possède un toucher extraordinairement racé, reflet d'un idéal musical et sonore évident qui le raccroche aux plus grands lisztiens du XXe siècle avec - et c'est là que réside la modernité de cette lecture - une rectitude et une évidence agogique proprement stupéfiantes qui rompent avec le pianisme aseptisé qu'on entend trop souvent aujourd'hui.

Pour moi, ce disque fera date. S'agissant de Liszt, je n'ai rien entendu d'aussi captivant au disque depuis le récital d'Arcadi Volodos, paru chez Sony en 2010, dont l'impact sonore est très proche de la présente gravure, alors que les deux pianistes n'ont aucune pièce en partage. Du reste, j'apprends à l'instant que Sony a mis le grappin sur Alexander Krichel, dont un récital de transcriptions lisztiennes de courtes pièces de Mendelssohn, Schubert et Schumann a été publié sous ce label en 2013, tandis qu'un programme de concertos (Chopin, Hummel, Mozart) est annoncé pour la fin septembre. Je m'y intéresserai en temps utile.

Insights, Alexander Krichel Plays Liszt, Hänssler "Profil" PH14037 (2014)

(mon exemplaire publié en 2011 sous le label Telos)

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Gravures inaperçues...

L'an dernier, l'excellent Duo Double Piano, composé de Nikolaï Maslenko et d'Anne-Céline Barrère, a gravé un remarquable album rempli jusqu'à la garde de quatre pièces gigantesques et follement audacieuses, à l'image de ce musicien protéiforme qu'était l'abbé Liszt. Disons le d'emblée : des choix de répertoires aussi ambitieux, une telle densité musicale, ne se trouvent pas si souvent sur des albums à la fortune commerciale autrement prometteuse que ce disque autoproduit, non répertorié sur les principales plateformes de téléchargement légal, ce qui est à mon sens sa seule faiblesse.

Le duo "habite" de façon frémissante la si délicate partie centrale de l'immense Mazeppa, avec ses appels en forme de plainte entrecoupés de nombreux silences. Les chausse-trappes et l'impétuosité de ce pur-sang sonore sont dominés de bout en bout, et la richesse harmonique et mélodique de l'oeuvre ressort à chaque instant avec un plaisir et une aisance manifestes.

L'exégèse héroico-moralisatrice des Réminiscences de Don Juan sourd peu à peu du formidable portique d'accords basaltiques qui prélude aux souvenirs librement exprimés. Les échanges de thèmes entre dessus et ténor donnent lieu à une accolade musicale des plus sensuelles, tandis que les variations qui suivent sont racées, sans concession ni facilité mélodique. Tout au plus peut-on regretter un léger manque de "coffre" après la partie centrale, comme si la puissance et l'abattage devaient agogiquement faire défaut passé le rappel de l'idylle révolue. La prise de son un peu terne dans les forte n'est peut-être pas étrangère à cette impression.

Dans la transcription pour deux pianos d'Emil son Sauer, la Bénédiction de Dieu dans la solitude est un véritable baume harmonique, donnant ici lieu à un toucher d'une grande délicatesse et à une gamme de sonorités superbement étagée. La phrase finale, au bord du silence, est d'une noblesse et d'une hauteur de vue remarquables.

Quant au peu connu Concerto pathétique de 1865, qui referme l'album, il se remporte de haute lutte mais sans une goutte de sueur, comme ces grands sommets qu'au siècle siècle romantique on escaladait en complet-veston.

On aimerait retrouver ces musiciens dans un programme Debussy, autour des Six épigraphes antiques (à quatre mains) et de cette pépite qu'est En blanc et noir (deux pianos) par exemple. Schubert - l'incroyable Lebensstürme, D.947, la grande Fantaisie, D.940 - leur tendent déjà les bras. Avec, peut-être, un style de couverture repensé...

Passion selon Liszt (duo Double Piano), DP 002 (2013)

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Gravures inaperçues...

Les passionnés du divertissement français "de transition" connaissent le travail acharné accompli depuis une quinzaine d'années par le claveciniste et chef d'orchestre Iakovos Pappas, fondateur de l'ensemble Almazis. Le maître d'oeuvre du présent disque s'attache une nouvelle fois à prendre l'auditeur à rebrousse-poil en se faisant l'avocat d'un genre - l'opéra-comique - qu'on pourrait juger mineur s'il ne s'attachait pas à mettre en scène (et en musique) les situations les plus immorales pour mieux dénoncer par l'absurde l'injustice contre-productive à laquelle aboutit invariablement la domination des "puissants", des concupiscents, et des cupides, engeances qui ne s'éteignirent pas avec l'Ancien régime...

On voit bien pourquoi ce Blaise le savetier, représenté sur les tréteaux de la foire de Saint-Germain en 1759, devait concourir à faire d'André Danican Philidor l'un des maîtres du divertissement scénique de la seconde moitié du Grand siècle. Adapté par Sedaine, le livret transforme le bourgeois lubrique de La Fontaine en huissier de justice ridicule et sourcilleux et lui donne une épouse concupiscente et stupide jusqu'à la caricature. Le ménage Pince, ainsi formé pour le pire plus que pour le meilleur, n'a de cesse de chercher à saisir les quelques biens du savetier Blaise et de sa femme Blaisine, qui sont les seuls véritables héros de cette pochade passablement hystérique.

À cette paire-là, il aurait fallu un Jacques Charron et la grande Dominique Davray pour rendre la justice du théâtre; c'est à eux qu'on se prendrait presque à penser en entendant l'abattage très visuel (dans le parlé comme dans le chanté) de Paul-Alexandre Dubois et de Caroline Chassany qui, avec tous leurs complices, font revivre un certain artisanat de la scène assez largement révolu aujourd'hui. Le petit orchestre s'enflamme et crépite à l'unisson du clavecin-percussion de Iakovos Pappas. Un bémol : la prise de son lointaine et un peu brouillonne de ce "live" du festival vendéen de la Chabotterie.

Philidor, Blaise le savetier, (Almasis, I. Pappas), Maguelone MAG 111.196 (2014)

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article