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Le Misanthrope au Français: Molière for ever

19 Mai 2014

Le Misanthrope au Français: Molière for ever

La nouvelle production du Misanthrope présentée par la Comédie française dans l'historique salle Richelieu fait salle comble à chaque représentation. Les compliments justifiés de la critique, on le sait, attisent à juste titre la curiosité du public qui, dans le cas du répertoire classique, dépasse largement le cercle des habitués et des abonnés du Français.

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger n'est pas avare d'anachronismes exquis et parfois vertigineux. Les perruques et les crinolines ont laissé la place, comme dans tant d'autres théâtres, à des costumes contemporains, ce qui est une première au Français pour Le Misanthrope: jusqu'en 2007 (production de Lukas Hemleb, avec Marie-Sophie Ferdane et Thierry Hancisse), "L'atrabilaire amoureux" (l'autre titre de la pièce) était donné dans des costumes et avec des accessoires de scène et un décor rappelant explicitement le XVIIe siècle.

En 2014, c'est un passé indéterminé qui trouve à se nicher dans la scénographie (on ne dit plus "décor") d'Eric Ruf, (qui est aussi le bienveillant Philinte). Grand vestibule haut de plafond de quelque château délaissé, à la manière d'un XVIIe ou d'un XVIIIe siècle refoulé sous les moulures d'époque, mais abrité de la poussière des ans par les housses blanches qui recouvrent les quelques meubles, parmi lesquels seul semble vivre encore le piano droit dont Alceste - le misanthrope - joue nostalgiquement de temps à autre, de côté, les jambes croisées, comme Glenn Gould, qui n'eut pas son pareil pour traquer l'intemporel dans Bach et les classiques. Les grands volets intérieurs, la lumière du jour recréée par Bertrand Couderc, les camaïeux de gris, d'ocres et de verts des costumes, isolent Alceste et le tiennent symboliquement à l'écart de la piquante Célimène (lumineuse et juvénile Georgia Scalliet) qui, maîtresse d'un salon en vogue, termine la pièce dans l'orangé solaire de ceux qui, n'ayant pas choisi la proie pour l'ombre, transigent trop volontiers avec les principes de cohérence, ceux-là mêmes qui enferment Alceste dans le rejet radical et douloureux de toute espèce de complaisance morale ou de mondanité. Ô transaction, quand tu nous tiens...

Ce décor, qu'aucun rideau ne cèle à nos yeux à l'ouverture de la salle, dit clairement les fissures du passé. Il pourrait servir à La Cerisaie, à Oncle Vania ou à ces pièces de Tchekhov où l'on attend, sans trop oser bouger, que le destin et le temps fassent leur oeuvre. Il est habitable - accueillant, même - d'entrée de jeu. Le fait qu'un homme en pardessus y erre l'âme en peine et le regard perdu, comme en quête de quelque signe, alors même que la salle se remplit, est une manière un rien artificielle de nous convier à y entrer à sa suite - in medias res, en quelque sorte - bien avant de réaliser qu'il n'est autre qu'Alceste lui-même, et qu'il semble y trainer un mal-être consubstantiel à la solitude et au retrait que son intransigeance lui impose.

Le Misanthrope fut créé le 4 juin 1666 par la troupe de Molière au théâtre du Palais-Royal, quelque quatorze ans avant que, sur ordonnance royale, ne soit fondée la Comédie-Française. La pièce suivit de près les créations du Tartuffe (première version), du Festin de pierre et de L'Amour médecin. Dans sa forme et son contenu, elle se ressent vraisemblablement de l'interdiction ayant frappé la première version du Tartuffe, comme de la vie de Molière et du couple quelque peu distendu qu'il formait avec Armande Béjart, créatrice du rôle de Célimène comme lui-même l'avait été de celui d'Alceste. Le fameux principe des emplois, propre aux Comédiens-Français, régit la distribution du Misanthrope jusqu'au début du XXe siècle. "Chaque fois qu'un acteur nouveau prend le rôle d'Alceste, rappelle Jacques Copeau, on voit s'élever deux partis. L'un ne peut souffrir sur la scène qu'un parfait et sombre honnête homme (...) L'autre veut un misanthrope ridicule, Molière n'ayant jamais eu d'autre dessein, dans ses comédies, que celui de faire rire les honnêtes gens. On reproche donc à l'acteur ou de pousser son rôle au sérieux, ou de le pousser au comique" (1) Le rapport de force entre les deux acteurs formant le couple Alceste - Célimène déterminera donc la nature (ridicule ou trop sérieuse, à moins qu'il n'y ait un peu des deux) du rôle-titre. À ce petit jeu, on se plait à croire que Loïc Corbery, Alceste subtilement intransigeant de 2014, tendra moins uniment au ridicule que le très mesuré Albert-Lambert, successeur de Coquelin et de Lucien Guitry, face à l'immeeeeense Mary Marquet, dans les années 1930 !

Que l'intransigeance d'Alceste pousse cet anti-Tartuffe à la rumination atrabilaire ou au ridicule, cela dépend évidemment de l'acteur en question, tant il est vrai qu'on ne peut attendre la même chose d'un Lucien Guitry, d'un Pierre Dux (mis en scène par lui-même en 1947), d'un Georges Déscrières (mis en scène par Pierre Dux, 1977), d'un Michel Aumont (mis en scène par Jean-Pierre Vincent, 1984), ou d'un Denis Podalydès (mis en scène par Jean-Pierre Miquel, 2000). L'époque, et la lecture de la pièce qu'elle inspire, est également déterminante. Rares, me direz-vous, sont les époques où la tartufferie n'a pas eu pignon sur rue et où, par le jeu des vases communiquants, il n'a pas fallu un Alceste tout d'austérité et d'intransigeance pour faire contrepoids à l'air du temps... Ce début de siècle ne fait pas exception à la règle, qui inspire à Loïc Corbery et à Clément Hervieu-Léger un personnage rendu attachant par un mélange "limite" d'austérité et d'exaltation, fruit de l'amitié à ses yeux trahie par trop d'inconstance et de légèreté.

Ainsi sont dévoilés, tout au long des presque trois heures que dure la représentation, les contradictions d'une société nouvellement "libérée de l'emprise parentale et religieuse". Réinscrites dans le jeu social, "les complexions les plus intimes de l'homme prennent tout leur sens", prévient le metteur en scène dans sa note d'intention. De ce point de vue, les anachronismes fonctionnent à merveille : la prosodie des alexandrins, rendue particulièrement chantante par la présence audible des liaisons et des finales muettes, que tant d'autres troupes s'acharnent à gommer, histoire de rajeunir une langue jugée trop connotée, tranche évidemment avec la partie visuelle d'un spectacle finalement aussi peu spectaculaire que possible, ce qui en fait le prix. En vers comme en prose, ce cher vieux Poquelin n'a pas fini de nous parler !

Comédie-Française, salle Richelieu, jusqu'au 17 juillet. http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?id=520&spid=1117&p=4

(1) Copeau, Registres II: Molière, Paris, Gallimard, 1976, p.219; cité dans la brochure intitulée La pièce en images http://www.comedie-francaise.fr/images/telechargements/lagrange_misanthrope1314.pdf

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