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"Boulez conducts Zappa", trente ans après...

2 Mai 2014

"Boulez conducts Zappa", trente ans après...

C'est l'avantage (ou l'inconvénient) des discothèques et bibliothèques bien fournies : elles développent une forme de vie autonome, autarcique, et régurgitent de temps à autre, au hasard des saisons et des phases de rangement, des galettes ou des pavés plus ou moins oubliés. La plupart du temps, c'est une joyeuse et belle surprise. La semaine passée, c'est un album mythique que j'ai retrouvé, recouvert de fine poussière et de fragments de toiles d'araignées vexinoises, debout derrière des piles de galettes plus récentes. Nettoyée et glissée dans le lecteur, la chose reprend vie, aussi sûrement qu'une réminiscence non préparée. Et si je peux affirmer une chose, c'est que le légendaire album "Boulez Conducts Zappa" n'a pas pris une ride. Ou, plutôt, que si son contenu a quelque chose d'un peu parcheminé - quoi de plus éphémère aujourd'hui, finalement, que ce qui fut moderne hier alors que nous ne sommes pas encore après-demain ? - ce ne sont que les marques prometteuses d'une endormie entre deux âges.

J'entends déjà les récriminations : "Vraiment, Dupree's Paradise sent un peu trop la série télé californienne des années septante". Bon, d'accord... C'est un peu cathodique, comme écriture et comme rendu sonore (les octaves atonales du piano au milieu du morceau, la cadence majeure juste avant la fin...). Mais The Perfect Stranger (qui donne son titre au court album) présente, à mes oreilles, le même défaut et je ne boude pas le plaisir qu'il me donne, bien différent, il est vrai, de celui que j'y trouvais après l'avoir versé dans mon fonds, il n'y a peut-être pas trente ans, mais bien vingt-cinq. La narration baroque et simpliste qui sous-tend ce morceau (une ménagère approchée par un représentant de commerce et son fidèle aspirateur de démonstration, un modèle "tzigane-mutant...") ne fait évidemment pas grand-chose à l'affaire, même après toutes ces années. Les musiciens de l'Ensemble Intercontemporain, enregistrés en janvier 1984 à l'Ircam, y rivalisent d'une virtuosité touffue, un rien épaisse. Question d'écriture : Zappa n'est pas Elliott Carter...

On pourra se découvrir un faible - c'est mon cas - pour les pièces brèves qui ne sont pas dévolues à l'Intercontemporain et à la baguette experte de Boulez, mais au collectif baptisé The Barking Pumpkin Digital Gratification Consort. Cette citrouille qui aboie fait merveille dans les délicates tintinnabulations colorées (et un brin perverses) de The Girl in the Magnesium Dress (celle qui tue ses partenaires de bal au moyen d'un "micro-stylet wagnérien" qui sort de sa robe de lamellé-métal au moment le plus opportun...) ou dans Love Story (un couple de Républicains âgés tente d'avoir un rapport sexuel tout en se livrant à un numéro de break-dance...). Sans parler de Outside Now, Again, à l'allure trompeuse de passacaille.

Je ne sais si Frank Zappa et sa musique ont longtemps compté dans la vie et de Pierre Boulez ni dans son rapport à la modernité (et, pour être honnête, je crois que non) mais le disque, témoin d'une époque et d'une liberté de ton révolues, vaut encore largement le détour. Mon exemplaire est privé de poussière, désormais.

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