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C(h)ristalisation, transsubstantiation...

29 Avril 2014

C(h)ristalisation, transsubstantiation...

Le temps de Pâques - et jusque au 14 juin prochain - on peut voir à la galerie Eric Dupont (138, rue du Temple à Paris) une exposition précisément intitulée 'Passion', autour d'oeuvres conçues par le cinéaste, plasticien et écrivain Pascal Convert. J'ai eu le privilège, en tant que voisin et ami d'Olivier Juteau, maître verrier chargé de la mise en oeuvre, d'assister presque en temps réel à l'étrange "transmutation" qu'ont subi dans son atelier quelques Christs en bois des XVIIIe et XIXe siècles, comme on peut parfois en dénicher en salles des ventes ou sur le Net. Le résultat m'a suffisamment captivé pour que je continue d'interroger la "transsubstantiation" (pour reprendre un terme cher au compositeur Olivier Messiaen) qui fait passer ces figures christiques du bois au verre.

Le procédé consiste à remplacer le bois par le verre, en volume, d'une façon rendue troublante par la disparition progressive du premier, souvent vieux de plusieurs siècles, au profit du second. De passer de l'opaque immémorial à la transparence de la dernière ondée. De cristalliser - cHristalliser ? - le bois par l'entremise de la chaleur qui, en deux étapes, permet au verre de prendre la place du bois progressivement carbonisé.

Le procédé, mis au point par Olivier Juteau, consiste tout d'abord à recouvrir le Christ de bois d'une épaisse gangue de plâtre réfractaire coulée en coffrage. Enfourné à 550°, le bois se carbonise à l'intérieur du moule de plâtre et se vaporise en troublantes volutes par les quelques "cheminées" aménagées par le maître-verrier dans le moule réfractaire. À partir d'une température de 880°, on peut commencer à verser les éclats de verre par lesdites "cheminées". Par fusion, celui-ci s'immisce dans les moindres interstices laissés vacants par le bois parti en fumée, épousant petit-à-petit les formes du Christ dont le moule réfractaire a gardé la mémoire. Ce remplissage s'interrompt lorsque les "cheminées" se mettent à recracher le trop-plein de verre. Le refroidissement très contrôlé, jusqu'à température ambiante, se fait sur une cinquantaine de jours. En cassant le moule réfractaire, on se trouve face à un Christ de verre en lieu et place du gisant de bois. Le plus troublant est certainement de constater que certaines parties, notamment les extrémités, ont conservé quelques particules de bois carbonisé, visibles en transparence, dans la masse de verre.

Visuellement, la cristallisation semble conférer au corps martyrisé un surcroît d'éternité, qui n'est pas sans rapport avec ce que serait une glaciation du temps. Dans le même temps, le traitement qu'il a subi nous précipite, en un vertigineux plongeon, dans l'Histoire récente de l'humanité. Quant à l'armature métallique de l'ancien moule réfractaire, la voilà qui se hérisse au démoulage d'une manière qui évoque tout autant une couronne d'épines que des fils de fer barbelés...

On voit d'emblée la portée historique et symbolique d'une telle transmutation. Les sens du regardeur, à leur tour, en subissent une toute pareille : au sentiment initial d'effroi suscitée par le geste iconoclaste de cette "paisible tuerie" - pour reprendre les mots de Georges Bataille cités par Pascal Convert - succède une impression plus apaisante, liée à la capacité d'absorption et de mémoire illimitée que semble avoir la matière devenue transparente. Dure, glacée, et translucide, là où le bois était opaque, chaud mais aveugle. Le bois sans âge a fait place à une matière neuve, ouverte à toutes les lumières, et dotée par là-même d'une dimension nouvelle. Le bois vaporisé en fumée à été remplacé par une matière dont la froide solidité a connu, transitoirement, une phase liquide d'une chaleur extrême. Changement de matière, passée au feu et devenue verre...

Appliqué à une rangée de livres anciens reliés de cuir, le procédé donne une bibliothèque de cristal et de cendres qui rappelle à point nommé que "la destruction des livres, si l'on n'y prend garde, conduit immanquablement à celle des corps".

Les images reproduites sur le site de Pascal Convert http://www.pascalconvert.fr/histoire/passion_exposition/passion_exposition.html n'ont certainement pas la puissance de l'oeuvre originale, mais elles en donnent une idée assez fidèle, et inciteront à se rendre à la galerie Eric Dupont http://www.eric-dupont.com/ avant le 14 juin.

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